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Origine et histoire des fonds patrimoniaux de la Bibliothèque-médiathèque de Metz

Les confiscations révolutionnaires

Le 2 novembre 1789, un décret de l’Assemblée constituante mettait les propriétés ecclésiastiques à la disposition de la Nation. Les décrets des 19 et 20 mars 1790, publiés par Lettres Patentes du roi le 26 mars suivant, enjoignait aux municipalités de se transporter sous huitaine dans les maisons religieuses de leur ressort afin d’établir une liste du personnel, de dresser l’état des revenus et des dettes, de faire l’inventaire des meubles, archives, bibliothèques, etc.

Dès le 10 mai, le corps municipal de Metz s’occupa de répartir ses commissaires dans les différentes maisons religieuses de la ville. On peut, grâce à des inventaires qui nous sont parvenus, estimer à environ 23 800 le nombre de volumes saisis dans les quatre abbayes bénédictines de la ville.

Les autres maisons religieuses du chef-lieu et du diocèse présentaient des collections moindres, augmentant tout de même le dépôt littéraire de quelque 15 500 pièces, portant ainsi le nombre de volumes à plus de 39 000. A cette masse déjà importante, vinrent s’ajouter, au fil de l’avancée des armées de la République et de la radicalisation des gouvernements, les bibliothèques des institutions supprimées : Parlement, Ordre des Avocats, Société des Arts et Lettres ; celles des abbayes étrangères de Tholey, Wadgasse, des ci-devant duc de Deux-Ponts, prince de Nassau-Sarrebruck ou comtesse de La Leyen — soit 27.000 volumes environ provisoirement déposés à Sarreguemines avant d’être rassemblés à Metz — sans compter celles des émigrés dont les biens étaient saisis.

Au total c’est sans doute à plus de 85.000 volumes, qu’il faut estimer l’ensemble des ouvrages entassés dans les deux dépôts littéraires que comptait la ville en avril 1796.



Dilapidations et restitutions

Le Représentant Extraordinaire Rousseau Jacquin, envoyé en mission par le Comité d’Instruction publique dans les départements de l’Est — mais plus particulièrement à Metz où l’absence de bibliothécaire, comme les réponses dilatoires des administrateurs inspiraient les plus vives inquiétudes aux membres de la Commission temporaire des Arts — pu constater la disparition de nombreux ouvrages. Parmi les multiples accusations qu’il eut à porter lors de son inspection à la fin de Brumaire an III (novembre 1794), on peut notamment relever les agissements coupables de l’un des gardes du dépôt, volant les livres par brouettes entières, pour les vendre plutôt que pour les lire, lui même et sa famille étant à peu près illettrés. Le représentant dénonçait également la vente opérée, par les administrateurs du district, en contravention des décrets de l’Assemblée, des cabinets scientifiques, des collections de peinture et d’estampes ; quand ils ne les avaient pas tout simplement, laissé pourrir en caisse.

Il faut rappeler ici que les motivations du personnel politique en place étaient bien différentes de celles que l’on pouvait constater auparavant. Les nouveaux administrateurs mis en place après la condamnation à mort de l’ancien Directoire de la Moselle et de son président le baron Poutet (mai 1793), se singularisaient par une inculture manifeste et un désintérêt notoire pour les collections qui leur avaient été confiées.

Avec la création en 1796, d'une Ecole centrale, à laquelle comme ailleurs, le ministre attribuait la plus grande part des livres conservés dans le département, en vue d'établir des bibliothèques utiles aux professeurs, aux élèves et à tous les citoyens, les abondantes collections confisquées subirent un dégraissage drastique. Pour Bardou-Duhamel, enfin nommé bibliothécaire, l'organisation du nouvel outil de travail ne pouvait être entreprise qu'après un sévère triage pour ne conserver que ce qui pouvait être utile. Tout manque, soutient-il, dans le domaine des sciences, arts, physique, médecine, géographie, mathématique, arts du dessin, histoire naturelle... Ne voyant dans les bibliothèque monastiques que beaucoup de volumes, peu de bons ouvrages et quelques manuscrits de peu de valeur, il déclare sans détours : « Il ne suffit pas de choisir les auteurs et disposer les livres sur des tablettes, il faut avoir le courage de purger la bibliothèque de tout le fatras dont elle est inondée... Les soixante mille volumes [ainsi quelque vingt-cinq mille volumes semblent alors avoir été déjà détournés] se réduiraient à douze ou quinze mille par le rejet des livres en feuilles, des bréviaires, des ouvrages de théologie, de scolastique, de polémique, d'ascétique ; par la destruction de tout un déluge de livres de droit. Après triage, le mauvais, l'inutile, l'imparfait devait être livré à l'épicier ou à la beurrière » permettant ainsi de dégager les fonds nécessaires à la mise à niveau des collections. Seules les bibliothèques saisies sur les particuliers où se trouvait « le bon moderne » devaient, selon son projet, être intégralement conservées. Malheureusement, le nombre des « bons » ouvrages s'amenuisait sans cesse. « Plusieurs personnes, crues émigrées, reparaissent et obtiennent la restitution de leurs livres » et le bibliothécaire de pester contre ces « restitutions arbitraires et effectuées sans contrôle, de sorte que, plus d'une fois, on a remis une bibliothèque plus considérable et mieux composée que celle dont on s'était emparé » Ces restitutions n'étaient cependant qu'une partie des ponctions qui attentaient régulièrement à l'intégrité des collections.

En novembre 1797, les ouvrages de médecine en double sont réclamés par le ministère de la guerre pour servir de récompenses aux élèves des hôpitaux des armées. En 1801, les ouvrages provenant du duché des Deux-Ponts sont réclamés par Paris. En 1804, 1500 volumes environ sont prélevés pour former la bibliothèque du lycée nouvellement créé.

Le 30 pluviôse an XIII (19 février 1805), l’évêque dont le titre de chapelain de l’empereur, rendait incontournables les exigences, souhaite voir ajouter, aux 3000 volumes déjà obtenus pour la bibliothèque du séminaire et celle de l’évêché, quelques ouvrages de politique, d’histoire et de littérature « qui pourraient se trouver en double ».

L’un des derniers coups sera porté par l’arrêté du maire en date du 12 septembre 1827, autorisant la vente/échange d’une partie des doubles, soit 2 319 volumes, cédés à la Veuve Devilly, libraire de la place pour être remplacé par des ouvrages modernes.

Malgré tous ces détournements, la ville est mise en possession d'une masse encore considérable de documents dont atlas, incunables, manuscrits formeront la dotation initiale des futures collections spécialisées de la bibliothèque, mais également d’un cabinet de sciences naturelles et d’un cabinet de physique dont il ne reste aujourd’hui apparemment rien.

Les désastres de la guerre

La guerre de 1914-1918 épargna la cité, dont — selon les documents préparant la grande offensive rendue inutile par l’armistice du 11 novembre — le bombardement était absolument interdit. Ce ne sera pas le cas durant la Seconde Guerre mondiale. Au début des hostilités, les collections les plus précieuses sont mises à l’abri par les autorités françaises dans l’abbaye de Ligugé, près de Poitiers. Après la défaite en 1940, les autorités allemandes font revenir les caisses. Elles seront entreposées dans plusieurs lieux avant de finir en 1944 dans une casemate du fort Manstein (actuellement fort Girardin, sur le mont Saint-Quentin) ou — ironie du sort — on jugea qu’elles étaient mieux à l’abri du pillage et des conditions atmosphériques. Mais à l’approche des alliés, ordre fut donné de détruire des réserves de matériel elles aussi stockés dans des casemates du fort… Erreur humaine ou excès de zèle, les caisses contenant les documents les plus précieux de la bibliothèque mais aussi des Archives Départementales furent en partie détruites (personne ne fut autorisé à aller constater les dégâts avant que les restes de ces documents ne disparaissent pour 4 ans dans des dépôts du Reich d’où elles furent rapatriées en 1948). Il suffit de rappeler que 588 manuscrits sur 1475 (inventaire de 1933), 165 volumes incunables sur 614, plus de 2000 imprimés du XVIe au XVIIIe siècles, furent détruits (ou pillés) à cette occasion1.

Le renouveau

Il faut ensuite attendre mars 1965 et la vente en l’hôtel de ville de Metz des 645 livres rares concernant la Lorraine, l’Alsace et le Luxembourg, rassemblés par le Président Robert Schuman dans sa maison de Scy-Chazelles pour enregistrer de significatives entrées au catalogue des collections patrimoniales, la bibliothèque ayant pu acquérir en cette circonstance quelque 10 manuscrits et 39 imprimés.

La dernière à ce jour, — souhaitons du moins pouvoir espérer que ce ne soit effectivement la dernière — des collections entières dévolues à la bibliothèque est celle de Marius Mutelet2, longtemps établi libraire d’ancien à Metz3. En 1985, la dation Mutelet fit entrer à la bibliothèque quelques manuscrits et de précieuses éditions originales, des gravures en feuilles ou en recueils, environ 3000 imprimés lorrains ou se rapportant à la Lorraine, mais également des milliers de fiches bio- ou bibliographiques, des dossiers topographiques rassemblant une abondante documentation figurée sur la ville de Metz et les autres communes de la Moselle.

De nouvelles perspectives de développement des collections sont susceptibles de s’articuler aujourd’hui autour de grands noms de la littérature attachés par quelque coté à la ville, il en est ainsi par exemple, depuis une quarantaine d’années, de Paul Verlaine, poète né à Metz en 1844 dont le manuscrit — complet — des Confessions ou il évoque sa jeunesse messine, est entré dans les collections de la bibliothèque en 2004.

Notes

1 Philippe Hoch, « Collections et dispersions », Cahiers Elie Fleur, 6 (1992), p. 27-41

2 Patricia Droulers « Marius Mutelet (1902- 1983) », Bibliothèques offertes, Metz, 1992, p. 59-87

3 En 1974 déjà Marius Mutelet avait fait don à la bibliothèque de deux incunables, dont un passant pour avoir été édité à Metz en 1498, et à l’automne 1982 encore, Yvonne, sa femme, donnait sa collection personnelle consacrée à la gastronomie (environ 1000 ouvrages anciens, menus, gravures). Ce fonds est régulièrement enrichi depuis lors.


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